Séminaire des ambassadrices et ambassadeurs de France en poste dans l’espace européen - Discours de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères Paris (31 août 2020)

Cher Heiko,
Messieurs les Ministres,
Monsieur le Ministre Franck Riester,
Messieurs les Secrétaires d’État, Clément Beaune et Jean-Baptiste Lemoyne, je suis très heureux de vous avoir à mes côtés aujourd’hui,
Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs,
Mes chers amis,

Je voudrais vous dire que je suis très heureux de vous retrouver toutes et tous en bonne santé, et je suis très content qu’Heiko ait accepté de se joindre à nous pour ce séminaire européen qui donne le coup d’envoi du long travail de préparation qui va nous conduire à prendre la présidence du Conseil de l’Union européenne, au premier semestre 2022.

Si j’ai convié Heiko à ce premier exercice de réflexion collective, c’est que notre présidence s’inscrira évidemment dans la continuité et la complémentarité avec l’actuelle présidence allemande.

Évidemment, d’abord, parce que l’Allemagne et la France partagent une responsabilité particulière : celle d’ouvrir leurs trios de présidences respectifs.
Cette responsabilité, nous la prenons très à cœur, de part et d’autre du Rhin. Et nous tenons absolument à travailler en bonne intelligence avec les États auxquels nous passerons le relais : le Portugal et la Slovénie, pour l’Allemagne ; la République tchèque et la Suède, pour la France.

Je disais « évidemment », ensuite, parce que le couple franco-allemand est aujourd’hui à la fois plus fort et plus nécessaire que jamais.
La très grande convergence de vues qui s’est manifestée dernièrement à Brégançon entre le président de la République et la chancelière Merkel l’a bien montré.

Cette convergence d’ailleurs n’a même pas été entamée en quoi que ce soit par les derniers résultats de football.

J’avais prévu, mon cher Heiko, en échange du maillot de la Mannschaft que tu m’avais offert, il y a peu de temps, de t’offrir le maillot du PSG ce matin ; je vais m’en abstenir, mais je me réjouis que, pour ta venue, Julian Alaphilippe ait pris le maillot jaune hier soir.

Si plus sérieusement - bien que ces affaires-là soient très sérieuses- si aujourd’hui le couple franco-allemand est naturellement encore plus nécessaire que jamais, c’est en grande partie parce que l’Europe se trouve à la croisée des chemins.

Dans un monde de plus en plus brutal, en voie de recomposition sous l’effet de jeux de puissance décomplexés et du démantèlement systématique des cadres de régulation multilatéraux, l’Europe doit enfin sortir pleinement du temps de l’innocence et de la naïveté pour forger son propre destin. Faute de quoi, d’autres décideront de son destin à sa place.

Une Europe à la croisée des chemins parce que face aux défis globaux - que ce soit le terrorisme, le réchauffement climatique, les drames migratoires, les inégalités mondiales - et contre toutes les forces qui font aujourd’hui obstacle à la coopération internationale, elle doit montrer que des solutions partagées sont possibles et multiplier les initiatives de rassemblement.

Bref, alors que certains la croient vouée à s’effacer devant l’essor prétendument inéluctable d’un duopole américano-chinois, elle doit inventer une troisième
voie :

- Une troisième voie européenne, pour rester souveraine et marquer son indépendance.
- Une troisième voie ouverte à ses partenaires.
- Une troisième voie qui fasse sens pour la communauté internationale dans son ensemble. Car nous méritons mieux que des allégeances extorquées, des résignations contraintes et des camps à choisir.

Ces impératifs européens, la crise du Covid est venue nous les rappeler, et elle l’a fait avec beaucoup de violence.

Elle a mis au jour la fragilité de certaines de nos chaînes d’approvisionnement et révélé un degré de dépendance à l’égard de pays tiers qui va bien au-delà du raisonnable. Jusque dans des secteurs d’importance vitale, comme le secteur pharmaceutique et les équipements de protection sanitaire.

Cette crise a suggéré ce qui peut se passer quand la coordination et la coopération font défaut face à un fléau qui, parce qu’il frappe partout, transforme nos interdépendances en autant de vulnérabilités.

Et puis, cette crise a fait tache d’huile et demeure à l’horizon de cette rentrée, sans que la grande rivalité et les tendances conflictuelles qui structurent la vie internationale ne cèdent le pas à ce qui aurait pu être une union sacrée. Pire, ces tendances conflictuelles se sont exacerbées et ont gagné des terrains nouveaux. Elles nous ont tous mis encore plus en danger que nous l’étions.
C’est la grande clarification de 2020. Elle aura, sans doute, balayé quelques illusions. Désormais, au moins, il est manifeste que nous sommes au pied du mur.

Partout en Europe, je crois que cette prise de conscience, ou bien a eu lieu, ou bien est proche. Le plan de relance adopté en juillet par les 27 en témoigne. Cette affirmation historique de la puissance des solidarités européennes, c’est le fruit d’une initiative de la Chancelière et du Président, c’est le fruit de leur détermination commune à tenir le cap dans des négociations qui ont été longues et complexes. C’est pour cela que je disais tout à l’heure que le couple franco-allemand est plus fort que jamais. Car nos dirigeants ont réussi ensemble ce qui souvent, par le passé, avait été souhaité et parfois même tenté par d’autres, mais qui ne s’était jamais produit : pour la première fois, l’Union européenne, vous le savez tous et toutes, se dote d’une capacité d’emprunt collective au service de nos économies et des grands chantiers de notre avenir - que ce soit la transformation numérique, la transformation écologique qui, avec le Pacte vert, est désormais au coeur de nos priorités européennes.
C’est un progrès spectaculaire qui montre que nous avons su nous hisser à la hauteur des circonstances.
*
Alors maintenant, comment inscrire cet élan dans la durée ? Comment transformer l’essai ? En nous projetant ensemble, comme nous allons le faire ce matin, vers ce que l’Europe peut accomplir au cours des deux prochaines années - d’une présidence à l’autre.

C’est au président de la République qu’il appartiendra, le moment venu, de fixer les priorités de la présidence française. Notre rôle, Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs, est, dans cette période, de nourrir sa réflexion, de lui proposer des options et de commencer à former les coalitions dont nous aurons besoin pour concrétiser nos ambitions. Car une présidence, vous le savez, ne se réussit pas seulement à Bruxelles. Bruxelles, c’est le point d’arrivée. Elle se joue d’abord dans les capitales européennes et jusque dans les territoires des 27.

Nous ne pourrons être vraiment utiles à l’Europe que si nous parvenons à embarquer avec nous tous les Européens dans un projet ambitieux. Le consensus a minima, ce n’est pas assez ; les circonstances exigent plus, mais en même temps, une vision trop clivante aboutirait à ce que nous fassions cavalier seul. Il faut donc trouver ensemble la ligne de crête.

C’est pourquoi la concertation franco-allemande est fondamentale. Et c’est pourquoi votre travail diplomatique de terrain l’est tout autant. Je compte donc sur vous pour cartographier les positions de nos partenaires, pour expliquer le sens de nos orientations et de nos initiatives et pour chercher, dès maintenant, des coalitions et des terrains d’entente.

On dit que la partie la plus intense d’une présidence européenne, c’est sa phase de préparation. Même s’il faut aussi savoir composer avec l’imprévu, comme cette crise nous le rappelle. C’est toujours la préparation qui compte, il faut donc nous mettre au travail, tous, sans tarder. Je compte d’ailleurs sur Clément Beaune pour nous activer sur tous ces sujets, je lui fais totalement confiance, le connaissant déjà depuis pas mal de temps.

Pour lancer nos discussions aujourd’hui, je voudrais tenter de vous dire quelle est, à mon sens, la grande question européenne du moment, pour que nous puissions ensemble essayer de lui trouver des réponses.

C’est une question qui plane sur les débats européens depuis longtemps.
C’est une question que la crise du Covid a propulsée au coeur des préoccupations de nos concitoyens.

C’est une question si complexe qu’elle se posera encore en janvier 2022, et que nous aurons six mois pour continuer à y répondre.

C’est, en un mot, la question des dépendances.

J’emploie ce pluriel à dessein, car il nous faut en distinguer deux types.
Il y a les dépendances qui nous renforcent, et les dépendances qui nous fragilisent.

Il y a celles qui nous donnent la maîtrise de notre destin, et celles qui risquent de nous en priver.

Il y a celles que nous choisissons, et celles que nous subissons.
Notre intérêt - très clairement -, c’est d’assumer pleinement les premières, en approfondissant les solidarités européennes, et de déjouer les secondes en continuant à bâtir notre souveraineté commune.

Cette distinction, certains prétendent en faire l’économie. Ceux qui tiennent la solidarité pour une mauvaise affaire. Ceux qui confondent souveraineté et souverainisme et ne voient pas que souveraineté nationale et souveraineté européenne, loin de s’exclure, se renforcent au contraire mutuellement, tant il est vrai qu’une Europe puissante est désormais une condition de la force de nos nations.

C’est, au mieux, une erreur d’analyse ; et plus souvent, un calcul politique.
Et si, pour notre part, nous ne la faisons pas clairement cette distinction, si nous n’en tirons pas toutes les conséquences, alors l’Europe restera exposée aux dangers du populisme. Et, dans ce monde qui ne pardonne rien, nous ne tarderons pas à en payer le prix.

D’où ces quelques remarques.

1) D’abord, les solidarités européennes, c’est l’autre nom des dépendances qui nous attachent les uns aux autres. Sur un fond d’intérêts communs, de responsabilités collectives, de valeurs, d’histoires partagées, au sein d’une géographie qui est ce qu’elle est, c’est le terreau sur lequel notre Union s’est bâtie.

Et, quand je parle de nos solidarités, je ne pense pas seulement à ces gestes de générosité qui nous ont rendu un peu d’espoir au plus fort de la crise sanitaire. Même si nous n’oublierons jamais, cher Heiko, que des patients français ont été accueillis dans des hôpitaux allemands.

Mais la solidarité, avant d’être un devoir moral, c’est pour moi avant tout pragmatiquement un état de fait. Être solidaires, c’est, au sens premier du terme, se trouver liés les uns aux autres. Et le coup de génie historique des Européens, c’est d’avoir décidé d’ériger ces liens de fait en projet politique pour en finir avec la tragédie absurde des guerres fratricides.

C’est le sens des « solidarités de fait » de la déclaration Schuman, qu’il s’agissait, il y a soixante-dix ans - soixante-dix ans ! - de renforcer afin de mettre en commun les efforts et les gains, plutôt que de chercher à les désagréger au nom des supposés intérêts immédiats de chacun.

Ces solidarités de fait, d’une certaine manière, nous venons de les découvrir brutalement, en plein coeur de la crise pandémique. Quand le Covid s’est abattu sur nos nations, mettant en péril la vie de milliers d’Européens et bouleversant nos économies. Parce que nous avons rapidement compris qu’elles pouvaient faire la différence, nous avons coordonné nos stratégies sanitaires et mutualisé nos moyens.

D’abord pour parer à l’urgence et maintenant pour soutenir la reprise de la vie économique européenne tout en restant très vigilants sur l’évolution de la situation sanitaire et en prenant les mesures qui s’imposent.

Mais sur ce point, nous devons déjà aller plus loin. J’en ai déjà parlé avec Heiko hier soir. Anticiper les prochaines crises de ce type en jetant les bases d’une véritable Europe de la santé. Une « Europe de la santé » sans laquelle il ne saurait y avoir une Europe qui protège. Comment peut-on le faire ?

D’abord en renforçant les compétences du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies pour le suivi épidémiologique et aussi pour l’alerte.
Ensuite en mettant en place, comme aux États-Unis, une « BARDA » européenne pour accompagner l’innovation, la recherche et la production de vaccins, la production de traitements.

En constituant des stocks stratégiques communs et en diversifiant nos sources d’approvisionnement.

Enfin en lançant des initiatives pour la santé mondiale, comme nous l’avons fait avec l’initiative ACT-A et en proposant la création d’un Haut conseil de la santé humaine et animale adossé à l’OMS.

Cette question de la santé, vous le savez, n’est pas au cœur des compétences de l’Union européenne, et cela nous a sans doute fait perdre un temps précieux. Il ne s’agit pas de changer les traités, de transformer les institutions. En tout cas pas maintenant. Il s’agit, de manière plus pragmatique, de faire en sorte que l’Europe se dote d’une politique nouvelle pour faire face aux besoins que nous venons de constater, que nous constatons encore maintenant dans ce domaine.

J’insiste sur ce point de méthode, parce que je voudrais que le souci des « réalisations concrètes », pour citer encore la déclaration du 9 mai 1950, que ce souci des réalisations concrètes soit toujours au premier plan dans la préparation et la conduite de la présidence française. Et en particulier dans la perspective de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, qui aboutira au premier semestre 2022. Plus qu’au discours institutionnel, cette conférence doit faire la part belle aux initiatives citoyennes concrètes.

Oui, « concrètes » ! Car la solidarité, pour les Européens, ce n’est pas seulement un mot. Ce sont aussi des actes. C’est un engagement commun. Et cela vaut aussi, tout particulièrement, s’agissant d’un autre pilier de « l’Europe qui protège » : la défense de notre sécurité et la maîtrise de notre environnement stratégique.

Et à cet égard, l’actualité du mois d’août est particulièrement dense, s’agissant des crises. Même un peu trop dense ! Mais je ne vais pas vous énumérer tous les sujets, je ne vais reprendre que deux exemples qui sont très significatifs de la défense de notre sécurité.

Quand l’un de nous est confronté à une politique du fait accompli, une politique agressive et injustifiable, nous devons y répondre collectivement car c’est une menace contre la souveraineté et contre les intérêts de l’Union. Je pense à la situation en Méditerranée orientale, où l’attitude de la Turquie, qui viole l’espace maritime d’un État membre de l’Union européenne, est parfaitement inacceptable. Et laisser notre sécurité en Méditerranée aux mains d’autres acteurs serait une grave erreur.

Et c’est ce que nous avons affirmé à 27, en fin de semaine dernière, lors de notre réunion à Berlin, sous ta conduite, Heiko. Mais l’Union européenne est prête au dialogue. Elle n’en est pas moins déterminée à faire preuve de la plus grande fermeté, si c’était nécessaire, y compris si cela doit passer par des sanctions. Et c’est précisément pour créer les conditions d’un dialogue plus constructif avec Ankara que nous nous employons aujourd’hui à mobiliser tous nos leviers diplomatiques et opérationnels.

Et sur ce sujet, aussi, la convergence est forte entre le Président et la Chancelière, donc entre l’Allemagne et la France, autour du double objectif permanent, à cet égard : stabilité et souveraineté. Et c’est grâce, je crois, à cette convergence que nous avons pu convaincre nos partenaires et obtenir, je crois ensemble, ces résultats aussi clairs et forts que ceux que nous avons obtenus à Berlin, vendredi.

Au Sahel, aussi, il est impératif que nous restions mobilisés ensemble, malgré la crise de confiance politique, sociale, morale, que connaît aujourd’hui le Mali. Il y a des victoires significatives sur le terrain, je considère que l’ennemi est à notre portée : il faut poursuivre le combat, tout en accompagnant les populations à travers des projets de développement et d’actions humanitaires, l’un ne va pas sans l’autre. Actions humanitaires, vous le savez, dont nous avons mesuré cet été, dans la tragédie, combien elles peuvent elles-mêmes inquiéter les terroristes, qui se nourrissent du désespoir des populations et s’en prennent à ceux dont l’engagement altruiste et courageux vient contrecarrer leurs plans de fanatisme et de haine.

Solidarité, aussi, dans les négociations sur la relation future entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, négociations qui n’avancent pas en raison de l’attitude intransigeante et, pour tout dire, irréaliste du Royaume-Uni. Sur le Brexit, nous avons toujours fait preuve d’unité. Nous avons donné tort à ceux qui y voyaient les signes d’une implosion généralisée de l’Europe. Et je fais tout à fait confiance à Heiko pour veiller à ce que cette unité soit préservée pendant cette période. Car c’est en restant unis que nous pourrons continuer à tenir notre ligne : un accord global - et donc pas sectoriel ou « saucissonné » -, un accord ambitieux, un accord équilibré, couvrant un vaste champ - entre autres le commerce, la pêche, les transports, la sécurité - en préservant les principes et les intérêts de l’Union, en particulier en s’assurant des conditions de concurrence loyale pour éviter tout dumping.

Solidarités européennes, donc, pour faire de nos interdépendances un facteur de sécurité, un réflexe d’entraide face à l’adversité et, bien sûr, un moteur de développement.

Développement commun, parce que nous vivons dans un espace commun, mais aussi parce que nous partageons des valeurs dont le respect doit conditionner la participation à nos mécanismes de solidarité et à l’obtention de fonds européens. On l’a dit mais autant le redire ici.

2) Mais - et c’est complémentaire - nous devons aussi renforcer notre souveraineté européenne, pour faire face aux autres formes de dépendance : celles que nous n’avons, au fond, jamais choisies ; celles qui nous fragilisent, celles qui, à terme, risquent de nous priver de la maîtrise de notre destin.
Dire cela, ce n’est pas prôner l’autarcie. Ce n’est pas appeler au repli sur soi. Car l’ouverture est dans l’ADN de l’Europe, l’ouverture est aussi dans son intérêt. Dire cela, c’est tout simplement affirmer notre droit à faire, nous-mêmes, les choix qui engagent notre avenir.

Cela vaut sur le plan industriel, avec la relocalisation sur notre sol de la production de certains actifs stratégiques. Cela vaut aussi, sur le plan industriel, par la coordination européenne des filtrages des investissements étrangers dans les domaines les plus sensibles, pour échapper aux menées prédatrices dont nous sommes souvent la cible.

Cela vaut pour l’accès à notre marché intérieur, avec des mesures pour lutter contre les distorsions de concurrence, qu’elles proviennent d’entreprises subventionnées par des États tiers ou d’entreprises qui ne respectent pas les règles que nous nous imposons pour réduire les émissions de CO2, c’est le sens du mécanisme d’ajustement carbone qu’il est important de pouvoir établir rapidement. Et la France continuera à plaider en ce sens.

Cela vaut pour le commerce extérieur, domaine où nous devons accentuer la pression diplomatique, notamment à l’OMC, pour couper court aux pratiques qui faussent les règles du jeu et ne plus hésiter à assumer le rapport de forces pour faire respecter le principe de réciprocité et leur compatibilité totale avec les exigences de l’Accord de Paris. Il va y avoir le Sommet UE/Chine bientôt qui normalement devrait pouvoir y contribuer.

Cela vaut s’agissant de la protection juridique de nos entreprises, avec un travail commun des Européens pour répondre plus efficacement aux mesures extraterritoriales de certains de nos partenaires, comme les États-Unis.

Cela vaut aussi en vue du renforcement de l’Europe de la défense qui, en quelques années, a fait des progrès considérables : avec la Coopération structurée permanente, l’Initiative européenne d’intervention, le Fonds européen de défense. J’ai quelques souvenirs, parce que je commence à avoir un peu d’ancienneté, d’une réunion informelle des ministres de la défense qui s’était tenue je crois à Bratislava, en 2015 où, avec ma collègue de l’époque Ursula von der Leyen, nous avions tous les deux proposé la coopération structurée permanente, ce n’était pas une énorme avancée mais c’était un texte commun franco-allemand, et nous nous étions fait jeter, littéralement « jeter », avec des interventions extrêmement fortes de la part de nos collègues dans l’idée que tout cela était absurde et que c’était le produit d’un imaginaire qui ne convenait pas. Regardez où nous en sommes !

Donc, de ce côté-là, le chemin parcouru doit être bien identifié et il a été le fruit d’une action commune entre la France et l’Allemagne. Nous avons su agir ensemble sur ce sujet qui concerne notre sécurité et notre souveraineté, parce qu’il en allait de notre propre sécurité, à l’un et à l’autre, et surtout de l’affirmation de notre statut de puissance au niveau européen. Et nous allons poursuivre sur cette lancée, puisque c’est sous présidence française que sera adoptée la « boussole stratégique » sur laquelle les travaux viennent de s’ouvrir sous présidence allemande.

Cela vaut, enfin, s’agissant de la transformation numérique, pour que nous ne soyons plus tributaires des technologies des autres, et que nous ne soyons plus tributaires des normes que nous n’avons pas décidées. Eh oui, le numérique est aujourd’hui devenu un domaine essentiel à notre souveraineté ! Un domaine où il existe un vrai risque que d’autres nous imposent leurs choix.

Il faut donc que nous inventions ensemble une souveraineté numérique européenne, à la fois efficace et conforme à nos valeurs, c’est-à-dire ni isolationniste, ni dominatrice.

À la fois pour renforcer la sécurité du cyberespace, comme nous avons commencé à le faire avec l’Appel de Paris.

À la fois pour gagner la bataille de l’innovation, en identifiant les domaines critiques, comme l’intelligence artificielle ou la 5G, dont le déploiement pose des questions de sécurité et de souveraineté essentielles.

Enfin, agir pour consolider notre rôle de puissance normative, après la belle victoire du Règlement général sur la protection des données, qui inspire désormais de nombreux États dans le monde. Il faut poursuivre et défendre l’idée d’infrastructures numériques communes et ouvertes. Car personne ne doit pouvoir s’approprier ces nouveaux biens communs de l’humanité.

Je souhaite donc qu’avec des pays européens volontaires nous puissions avancer dans la réflexion sur la souveraineté numérique européenne, en soutien des institutions européennes et en lien étroit avec nos entreprises et la société civile. Ce doit être l’un des grands chantiers des années à venir, et j’espère que nos deux présidences contribueront à avancer dans cette direction.

À l’approfondissement de ces solidarités européennes qui nous permettent de relever ensemble nos défis communs, au sursaut de souveraineté nécessaire pour marquer notre indépendance vis-à-vis des acteurs étatiques ou privés qui tentent de nous soumettre à leurs agendas d’influence, voire de prédation, doit s’ajouter, à mon sens, un troisième mot d’ordre : assumer pleinement la puissance que nous sommes.

Trop longtemps, l’Europe a fait figure, comment dire, de puissance en retrait. Alors même que nous portons des valeurs à vocation universelle et que notre intérêt est de chercher à influer sur le cours de la mondialisation en y apportant les régulations et les garde-fous nécessaires, plutôt que de nous résigner à en subir les dérives. Ma conviction est claire : il faut sortir de cette puissance en retrait, assumer notre réalité de puissance et faire en sorte que notre consolidation interne puisse se conjuguer avec notre affirmation externe.

Nous devons donc nous engager davantage sur la scène internationale ensemble au nom de ces biens publics mondiaux que sont la santé, le climat et la biodiversité, dans la perspective de la COP26 et de la COP15.

Souvent, dans l’histoire récente, les Européens sont parvenus à fédérer les énergies, par exemple, en 2015, pour faire adopter l’Accord de Paris sur le climat. Et si nous voulons continuer à montrer la voie aujourd’hui, nous devons rehausser notre niveau d’engagement en matière de réduction des émissions de CO2, en le portant d’ici 2030 à 55% de nos émissions par rapport à 1990. Si nous parvenons à envoyer un tel signal à la communauté internationale, alors nous aurons déjà fait beaucoup pour le succès du rendez-vous de Glasgow.

Cela doit nous inciter à rester mobilisés sur ces sujets importants pour nous et pour l’ensemble de l’humanité. Et ce en lien avec tous nos partenaires, notamment ceux du continent africain, où je suis convaincu que peuvent s’inventer bien des solutions aux défis du XXIe siècle. Le prochain sommet entre l’Union européenne et l’Union africaine, sous une forme inhabituelle, sera à cet égard un moment essentiel pour poser des jalons.

Assumer nos responsabilités et ne pas rester une puissance en retrait, faire en sorte d’affirmer notre existence de manière externe, une puissance de manière externe, cela rejoint aussi le combat que nous menons ensemble pour promouvoir l’action collective, dans les institutions internationales dans le cadre de l’Alliance pour le multilatéralisme que nous avons lancée ensemble, Heiko et moi, il y a maintenant quelques mois.

Et c’est enfin inventer, avec nos partenaires du monde entier, une troisième voie pour échapper aux alternatives stériles et faire en sorte que la communauté internationale ne soit pas l’otage, ne soit plus l’otage, ne soit pas l’otage d’une rivalité qui oppose les États-Unis et la Chine avec les nombreux avatars que nous connaissons.

Voilà, mes chers amis, dans une époque bouleversée par le télescopage d’une multiplication des défis globaux et d’une accélération des logiques conflictuelles, comment, à mon sens, les Européens peuvent agir pour défendre leur modèle et leur vision du monde, en ayant une détermination très forte, commune, pour inventer un XXIe siècle qui soit désirable, aux côtés de nos partenaires du monde entier. Et c’est avec cette détermination que nous pouvons agir ensemble et c’est ce que nous allons décliner, je crois, ensemble, cher Heiko, au cours des deux années à venir.

Je tenais à le vous le dire pour conclure, j’y attache pour ma part une très grande importance, en particulier dans la perspective de la présidence du Conseil de l’Union européenne, qui demeure, à mes yeux, une responsabilité immense. Et, même quand on a cet honneur pour la treizième fois, comme l’Allemagne aujourd’hui, comme la France en 2022, c’est la possibilité de contribuer au renforcement de notre continent, c’est aussi l’opportunité de faire avancer les dossiers essentiels pour l’avenir de nos concitoyens et c’est aussi un moment exceptionnel pour chaque nation d’incarner politiquement notre Europe. Et c’est pour cela que nous sommes dans ce rendez-vous de ce matin avec Heiko Maas à qui je donne immédiatement la parole. Merci.

Dernière modification : 02/10/2020

Haut de page